Lisières de faces
Par ChrisAlz le mercredi 17 mars 2010, 23:12 - Lien permanent
Le XXe siècle aura été le théâtre d'une remise en question torturée de la représentation du corps.
Moi, c'est plus précisément le visage qui m'intéresse, autant parce qu'il est un lieu d'expression d'une richesse infinie, dont on détecte et surinterprète au quotidien le plus infime frémissement, que par la question de son existence même, de sa définition : qu'est-ce qui fait un visage ? Quelle en est la limite de réalité ? Il suffit de la plus simple des suggestions : deux points pour les yeux, un trait pour une bouche... Que l'on referme un cercle vide et l'on y voit la face.
Le visage est une émergence de la tête (et du corps tout entier), mais il retient le plus souvent toute notre attention à l'exclusion de son support . Où commence, où finit la face, sur la boule de la tête humaine ? La coiffure, les enchevêtrements de mèches, peuvent venir en moduler les traits jusqu'à la transfiguration, comme le savent bien les visagistes. Ce faisant, ils dessinent autrement la face en prélevant ou en restituant à la tête. Mais davantage encore, le lieu du visage est si intense, qu'il emplit aisément tout l'espace lorsqu'il nous absorbe, bien au delà du corps. Le visage est alors un lieu de dilution de soi et de l'autre, un espace qui abolit l'espace.
Il s'agit aussi de notre identité. Qui, pourtant, se reconnait sur une photo d'identité ? À mon sens, le visage tel qu'on l'entend n'existe pas, au sens d'une réalité visuelle finie et mesurable. Il est une construction mentale complexe et mouvante, nourrie d'instants et de parcelles, de traumas et d'espoirs, de fantasmes et de croyances, de mémoires et de présomptions. Il est, plus qu'une approximation, une véritable chimère, un objet subjectif que l'on superpose puis que l'on substitue aux indications visuelles trop vite englouties dans la profusion, la rapidité et la nature tendancieuse des relations humaines. Car si la géographie vallonnée et accidentée du visage a une réalité topographique, cette réalité n'est pas la nôtre. Le visage que nous voyons en nous-même est maculé de tous les visages et il est autre, il n'est même pas celui qui nous fait face. Il est, plus encore que le reste du monde, et d'autant plus traitreusement que l'on s'y croit attentif, une reconstruction psychique. Le "visage" est à la limite d'exister.
C'est ainsi que j'introduis l'idée de Lisières de faces. Pour le visage, il n'y a pas de pile ou face, pas de recto-verso, seulement des profils ou des trois-quart, pour choisir comment se présenter à l'autre, quelle ligne de front et de joue, quelle lisière de visage dessiner. La face humaine n'est pas réversible ni n'a de contours nets, elle est l'expression d'un contenu sans fin, n'a pas de fond. Elle est à la fois limite et passage vers l'autre, miroir définitif autant que masque de notre propre intériorité — opaque. Elle contient toute la conscience et l'inconscience du monde.
En marge de mon travail sur le visage, j'ai œuvré sur une série plus abstraite, intitulée Lisières, parce qu'elle anime chaque fois un espace perpendiculaire à un autre au moyen d'enchevêtrements filandreux qui donnent à la toile des allures forestières, et dont la limite n'est pas parfaitement distincte. C'est l'idée de l'orée, départ inconsistant vers l'ailleurs, passage de l'extérieur à l'intérieur; et peut-être de l'horizon, charnière simultanément réelle et abstraite entre la terre et le ciel. La lisière est le presque des existences. Ces frontières paysagères indéterminables résonnent, dans mes recherches sur le visage, avec cette idée du passage insaisissable du soi au non-soi et de l'un à l'autre.
Ainsi, les dialogues complexes et plein de paradoxes entre le fond et la forme, entre la face et la tête, ou encore parfois entre les visages, sont autant de manières pour moi de produire des identités tels qu'une réalité photographique ne peut figurer, avec un supplément d'âme qui en fait des lieux d'abstraction. Et le visage déborde, son dessin et sa texture cessent de coïncider, il s'étend dans l'espace selon ses propres lignes de force. Cette figuration-là nous propose d'envisager l'être en dévisageant, à sa lisière, ce qui l'excède.