Il m'aura fallu six mois pour terminer cette toile, et deux autres mois pour en être certain. Sa constitution aura été sédimentaire entre toutes, lente expression d'une lente déconstruction. Cette toile est autant l'accompagnement du délitement que le deuil qui lui correspond.

Ce paradoxe de faire pour signifier le défaire n'est pas sans me rappeler, de loin, la fameuse phrase de Picasso : "Tout acte de création est d'abord un acte de destruction". Coulure et effilochage, dislocation et dissolution, enfouissement, perte dans la masse, ces expressions de l'évanouissement de la figure dans l'espace ou la matière restent typiques de mes thèmes picturaux; pourtant j'ai voulu que cela prenne ici une dimension plus tragique, de l'ordre de l'inexorable de certaines déliquescences.

Plus que pour d'autres toiles encore, à cause de la densité fourmillante des matières et des réseaux, il est difficile de s'en faire une idée d'après photo seulement.

La notion de "dislocation" n'est pas en l'occurrence sans m'interpeller. Disloquer, c'est littéralement "chasser de sa place". Se disloquer, c'est "perdre son lieu". C'est un peu, à plusieurs degrés, "fuir". C'est en la circonstance un évidement, puisqu' un objet se défait dans son espace, le rendant vacant puis vain, sans légitimité, y laissant toutefois la douleur de son pourrissement, volume-éponge gorgé de son vide grandissant. C'est ainsi que ce qui m'a le plus retenu d'achever cette toile est le doute concernant son pourtour, c'est -à-dire le passage où se joue la légitimité d'un espace se prétendant lieu, mais aussi la frontière par laquelle il garde ou perd contenance.

Ce visage est un lieu qui perd la raison, un être qui n'a petit à petit plus lieu d'être, qui se "déduit" dans l'espace et le temps. L'instantanéité spatiale propre au pictural nous en permet en effet une exploration à la fois temporelle et atemporelle, commutant l'étiolement en recomposition dans un diachronisme qui rend possible une concomitance de l'apparaître et du disparaitre, fixant et étirant tout à la fois la fin du sujet dans l'infini.